Séminaire de l’Ecole Doctorale d’Histoire de Paris I
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Histoire et rhétorique

Samedi 9 février 2002, amphithéâtre Lefebvre (9h30-12h30) 

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      Coordination : Antony Hostein
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À la fin du XIXe siècle, la rhétorique, qui avait été depuis l’Antiquité le fondement de l’éducation et de la culture en Occident, semble définitivement disparaître dans l’indifférence générale. Un siècle plus tard, les études qui lui sont consacrées se multiplient dans une ambiance de « rhétoricité généralisée » (Antoine Compagnon).

Les réflexions sur le discours et le langage, engagées dans les sciences humaines à partir des années 1950, expliquent ce renversement rapide de situation. Pour autant, toutes les disciplines n’y ont pas contribué également : la rhétorique est le champ de recherche privilégié et revendiqué des littéraires, des linguistes et des philosophes. Quel peut-être, en ce domaine, l’apport des historiens ? Le renouvellement récent des approches et des questionnements des historiens sur le sujet peut se résumer en quatre interrogations principales.

    D’abord, qu’entendre par rhétorique lorsque le mot est employé dans des travaux modernes, ou dans des sources anciennes ? Théorie, technique ou application ? 

    Ensuite, quel est l’intérêt d’étudier le caractère rhétorique d’un discours passé ? Ce qui soulève, en filigrane, le problème des champs de l’histoire que cette approche peut intéresser. 

    D’autre part, en quoi la structure interne et les figures de style de chaque discours – la forme pour simplifier – fournissent-elle des informations supplémentaires et pertinentes du point de vue historique, par rapport au contenu plus immédiatement perceptible – le fond ? 

    Enfin, qu’apporte à la recherche historique l’élargissement de l’étude à l’ensemble de la chaîne du discours en prenant en compte, par exemple, le cadre physique ou cérémoniel dans lequel il est prononcé ?

Introduction
Olivier Delouis
Entre l’hagiographie médiévale et la Bible existent des liens nombreux, privilégiés et attendus. Les vitae byzantines des VIIIe-Xe siècle n’échappent pas à cette règle et font ainsi des Ecritures, et singulièrement de l’Ancien Testament, un usage gourmand. Néanmoins, la recherche le plus souvent jeté un regard distrait sur cette intertextualité jugée banale, comme un prétexte aux nuées de topoi venus obscurcir la lecture historique des œuvres.

Ce sont des préjugés semblables (et d’autres) qui ont conduit les historiens de la rhétorique à privilégier pour l’époque byzantine les œuvres apparentées à celles codifiées par l’Antiquité classique et païenne, et par conséquent à souvent exclure l’hagiographie de leurs investigations. Si l’on note que la vita procède du basilikos logos tel qu’il a été défini par la Seconde Sophistique, rares sont ceux qui envisagent jusqu’au bout les conséquences de cette continuité. A la lecture des Vies rédigées par quelques-uns des plus grands lettrés du temps (Ignace le Diacre, Théodore Stoudite), qui pourrait pourtant soutenir que ce genre littéraire ne dispose de règles riches, solides et anciennes ?

Cette communication voudrait modestement illustrer, par quelques exemples, comment l’attention donnée à l’utilisation de l’Ancien Testament peut s’avérer un coin explicatif puissant pour l’historien. Structure encômiastique des textes, démarche topique christianisée, détournement de l’herméneutique typologique appliquée à la vie des saints, outillage sophistique et patristique insoupçonné : autant d’éléments qui invitent à reconsidérer les fondements de la rhétorique hagiographique byzantine – des dessous qui sont aussi ceux, d’une certaine manière, de l’idée même de sainteté à Byzance.

Topos et typos

ou les dessous vétérotestamentaires de la rhétorique hagiographique 

à Byzance 

aux VIIIe-Xe siècles

Antony Hostein
Le 25 juillet 311, l'empereur Constantin recevait dans son palais de Trèves les délégués des cités d'Occident venus lui rendre hommage à l'occasion des fêtes célébrant son cinquième anniversaire de règne. Un discours, le Panégyrique latin VIII (5), fut prononcé lors des cérémonies par un orateur anonyme, originaire d'Autun. Il remerciait le prince d'avoir accordé à la cité, au cours d'une visite, un important privilège fiscal.

Le choix du vocabulaire employé dans un passage du paragraphe VII, situé au cœur de ce panégyrique, attire l’attention. Le rhéteur utilise, pour évoquer l'entrée officielle (adventus) de Constantin dans la ville, une image et un mot relevant du champ lexical du langage amoureux. La cité est présentée comme une allégorie. Les tours situées de part et d'autre de la porte principale sont les bras qui lui permettent d'embrasser le prince. Leur rencontre est ainsi assimilée à une étreinte entre deux amants (amplexus). 

Cet extrait a été considéré par les historiens et les éditeurs des Panégyriques latins qui l’ont interprété comme un simple lieu commun. Il s'agit pourtant d'une image clé dans le discours, dont il existe une représentation iconographique sur un revers monétaire d'époque tétrarchique ainsi que des parallèles littéraires. Une fois cette hypothèque levée, l’analyse de ce passage permet de mieux saisir les aspirations des membres d’une cité comme Autun dans la relation qu’ils entretiennent avec le pouvoir central : volonté de fonder leurs rapports sur des principes de liberté, de consentement et de réciprocité. Ce qui soulève la question de la compatibilité de ces aspirations avec les intérêts du gouvernement impérial et de sa propagande.

Panégyrique et 

revers monétaire : 

l’amplexus entre

la cité et le prince

Laurent Coumel
La rhétorique des dirigeants de l’URSS a longtemps été appréhendée sur le seul mode de son insertion dans un système de langage marqué par l’idéologie et niant la réalité, qualifié de « langue de bois » : les mots perdaient leur sens, les phrases s’enchaînaient par une logique mécanique, les signifiants se coupaient de toute signification réelle.

Pourtant, l’analyse des discours de Nikita Khrouchtchev à la fin des années 50 nous suggère un autre type de fonctionnement de l’éloquence soviétique : une tentative de mobiliser des forces sociales, un populisme en rupture avec le système de contrainte mis en place sous Staline. Sans faire disparaître totalement les formules figées, marqueurs de la continuité du régime, Khrouchtchev veut gagner le soutien de ses interlocuteurs par les mots, même s’il ne s’agit que d’allocutions destinées à des groupes sociaux particuliers (journalistes, enseignants, membres des jeunesses communistes). Si l’ambiguïté fondamentale de sa démarche (seule la parole du dirigeant est libre) rend impossible l’irruption d’un vrai débat public, il cherche manifestement une efficacité qui sort du cadre dogmatique établi du marxisme léninisme.

Voir comment se déploie cette éloquence, déterminer ses principes et ses modalités, nous permettent de mieux comprendre un aspect de la relation entretenue ou plutôt souhaitée entre l’orateur et des fractions de la société, en l’absence d’une opinion publique constituée.

Les fondements rhétoriques du pouvoir soviétique : étude de quelques discours de Nikita Khrouchtchev 

(1958-1959) 
 
 

Julien Gueslin
Au sortir de la première guerre mondiale, le bilan sanglant de quatre années de luttes entre grandes puissances semble discréditer l’idée d’un équilibre entre les grandes nations, qui avaient structuré les discours de la période précédente.

Une partie de l’opinion, en majorité composée d’intellectuels, soutient avec la naissance de la SDN l’idée d’une véritable démocratisation de la vie internationale. Dans cette perspective, les relations internationales ne doivent plus constituer une sphère autonome dotée de concepts propres et de « grands prêtres » que seraient les diplomates, mais elles doivent être appréhendées et modelées selon les idéaux et les projets qui guident les milieux républicains français et particulièrement les radicaux. Les grandes puissances, par leur politique de force et de puissance, paraissent suspectes à ces courants qui, en politique intérieure comme en politique extérieure, défendent les « petits » contre les gros. Les petits états, loin d’être des entités archaïques et turbulentes difficiles à contrôler, sont perçus comme les « nouveaux citoyens », dépourvus d’ambitions et prêts à soutenir cette forme rêvée de coopération internationale. 

En s’appuyant sur quelques articles ou conférences émanant de ces milieux intellectuels français, on montrera que ces discours, qui se veulent novateurs, cherchent à mobiliser au maximum la culture classique commune à la majorité des lettrés (insistance sur le modèle grec, adaptation de la philosophie kantienne et surtout hobbsienne) tout en s’inscrivant dans les luttes intellectuelles de l’époque (omniprésence du thème de la Révolution française, de l’idée de fédération). En fait, derrière tous ces discours, on trouve sous-jacente la lutte de pouvoir qui s’amorce entre un monde diplomatique jugé anachronique et un milieu intellectuel soucieux de faire valoir ses compétences et de jouer un rôle sur la place publique.

Genève ou le crépuscule des impérialismes ? Naissance d’une nouvelle rhétorique de la vie internationale dans la France de l’Entre-Deux-Guerres
 
 

Laurent Pernot, professeur de grec à l’Université de Strasbourg-II, spécialiste de la rhétorique antique et éditeur associé de la revue Rhetorica.

 
 

Conclusion