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. L’individu et les aventures du corps Samedi 3 novembre 2001, Amphithéâtre
Lefebvre, Université Paris-I Panthéon-Sorbonne
Coordination : Christophe Granger
. Les
détours d’une histoire du corps imposent de se frotter à
l’enchevêtrement de l’individuel et du collectif dans ce qu’ils ont
de plus mouvant. Cette histoire, préconisée jadis par Marc
Bloch, est avant tout pluralité. Elle ne peut se contenter de lire
le corps comme un exclusif instrument du jeu social. Cette séance
a précisément pour objectif de cerner la place du corps dans
l’identité individuelle, elle-même changeante dans le pli
des relations sociales. Cette histoire de l’individu par le corps, riche
des voisinages disciplinaires, doit être attentive à
l’entrelacs des définitions du corps, aux enjeux de sa perception
mais aussi aux degrés et aux effets de son objectivation. Le
corps, ainsi compris dans ses rapports à l’individu, se place à
la croisée des interactions, des représentations sociales
et des représentations de soi. Pour autant, la diversité
ne doit pas leurrer. La fragmentation du corps en une “robe de chair” dont
l’individu changerait à l’envi est factice. Reste qu’il y a, pour
l’analyse, autant d’aventures du corps pour un individu que de regards
qui y sont portés. Le corps, dans sa signification sociale, n’existe
que dans la mesure où il est perçu, depuis le regard administratif
porté sur l’individu par l’institution jusqu’à celui porté
dans l’intimité de la relation à soi. Vincent
Denis | Des corps de papier : fortune et infortunes du signalement,
de d’Argenson à Vidocq Comment
fixer par l'écrit l'identité physique d'un individu ? Comment
atteindre ce point aveugle et assigner au corps une identité propre
et intangible ? C'est le double défi que relèvent dans la
France du XVIIIe
siècle l'armée, les polices et les autorités urbaines,
en intensifiant et en perfectionnant l'usage du signalement, dans leur
lutte contre la criminalité et l'errance. Technique longtemps sulfureuse
et infamante, car réservée à la recherche des délinquants
et des déserteurs, le signalement s'étend aux mendiants,
puis aux ouvriers et aux voyageurs, dans les dernières décennies
de l'Ancien Régime, avant de voir son usage généralisé
après 1789. Des codes spécifiques s'élaborent alors
pour décrire le corps, dans un effort toujours renouvelé
pour mieux saisir l'identité physique de chaque individu. L'étude
des différents types de signalements - qu'il s'agisse du soldat
déserteur, du rôdeur arrêté par les gendarmes,
ou du colporteur sur son passeport - révèle les conceptions
concurrentes de l'identité individuelle sur lesquelles ils s'appuient.
Au tournant du siècle triomphe une nouvelle définition de
l'identité qui fait de chaque corps une combinaison de traits issus
d'un même répertoire. Néanmoins, les corps parviennent
encore à se dérober aux tentatives d'assignation dont ils
font l'objet. Quentin
Deluermoz |L’ordre incarné
: corps du policier et identité sociale, Paris, 1860-1880 En
1854, la grande réforme de la police parisienne transforme complètement
le service des policiers en tenue, les « sergents de ville »,
et leur donne une importance nouvelle : ceux-ci circulent désormais
constamment dans l’ensemble des rues de la capitale et deviennent ainsi
une véritable incarnation de l’ordre dans la rue. Le corps de ces
policiers se trouve alors au cœur des enjeux de l’ordre et est travaillé
tout à la fois par la Préfecture de police, les représentations
sociales et les interactions auxquelles il est confronté. Le policier
en tenue constitue ainsi un bon exemple d’un corps qui échappe à
l’individu qui l’habite. D’autant que dans cette période d’adaptation
à sa présence nouvelle (pour l’institution comme pour les
habitants), ce corps est pris dans un jeu social particulièrement
intense et complexe où identités sociale, professionnelle
et peut-être personnelle sont éprouvées, avant que
les rôles ne soient mieux déterminés par le processus
de professionnalisation. Jacqueline
Ceyte |La corporéité
en Grèce archaïque A
l’époque archaïque (VIIIe–VIe
siècle avant J.C), l’homme grec ignorait la distinction : «
corps / âme » ; cependant, aborder la société
homérique par le levier de son enracinement physique permet de préciser
certaines relations socio-religieuses. La distinction aristocratique et
les rôles féminin / masculin sont déclinés
à l’aide de traits « corporels » emblématiques.
La « corporéité » homérique s’inscrit
dans une échelle de perfection qui s’élève vers les
dieux et leur éternelle jeunesse campée en son sommet ; tandis
que vers le bas, vers l’animalité, la perte de la condition humaine
semble être indiquée par le mot sôma. L’œil homérique,
tout comme le soleil, est constitué de feu. Cette croyance, entre
autre, pose l’humain comme imbriqué dans le cosmos. L’homme grec
de cette période n’était donc pas Individis. Déborah
Cohen |Trois vies emprisonnées
à la Bastille au XVIIIe
siècle : du discours du corps au discours sur le corps Au XVIIIe
siècle, le discours des élites assimile les couches sociales
à des entités ontologiquement constituées dont
les membres hériteraient d’une apparence et d’une essence prédéterminées
; il ne laisse pas de place à l’individu populaire dont la différence,
pour s’exprimer, doit en quelque sorte déserter le social et gagner
des marginalités susceptibles d’être décrites comme
frisant la folie. Tout se passe comme si l’individuel et le social ne pouvaient
guère se rencontrer. Or, à partir d’un matériau documentaire
constitué d’écrits de sujets populaires enfermés à
la Bastille, on peut montrer comment la prison a pour effet de nier mais
aussi, dans le même temps, de révéler le corps et l’individu
qui le porte. Cette modification du rapport de l’individu à son
propre corps conduit aussi à une modification des discours possibles
sur les corps des autres, c’est-à-dire à une modification
du discours sur le collectif, dont la portée politique ne saurait
être négligée. Christophe
Granger |Le corps en vacances
: culture somatique et sentiments de soi, 1930-1975 Le
temps des vacances s’impose sur la période comme une circonstance
particulière dans les relations de l’individu au corps. L’accentuation
de la visibilité du corps, que signe en particulier la vaste dénudation
balnéaire, s’accompagne d’une gamme spécifique de postures
et de gestes (horizontalité, décontraction) mais aussi de
la confection d’une apparence appropriée (bronzage, sveltesse, dépilation).
L’impératif de préparation du corps aux objectifs de l’été,
qui s’institue après-guerre, affermit l’imposition sociale de ces
modèles vacanciers du corps. Plus encore, s’opère une profonde
identification de l’individu à son corps, dernier repère
dans le jeu social. Ce qui impose une profonde modification des manières
de mettre en scène, de regarder et de déchiffrer le corps.
Ce corps, qu’il faut aussi se souvenir d’oublier, l’individu l’éprouve
différemment, en même temps qu’il éprouve une manière
originale d’être soi. L’expérience de l’embarras du corps,
qui transforme les comportements et objective le rapport au corps des vacances,
est un moment de rupture riche d’enseignements s’agissant de l’incorporation
du rôle social de vacancier. Conclusion|Georges
Vigarello (EHESS et Université de Paris-5) |